Lundi 14 octobre.
Quarante-quatrième jour : Rome est à 573 kilomètres.
Huit heures, je quitte l’auberge de Cassio. Elle était pleine comme un œuf d’objets, de bibelots et de décorations, très chaleureuse par son accueil, mais très froide la nuit : pas de chauffage. Heureusement j’avais mon sac de couchage que j’ai pu encore une fois compléter par une bonne couverture. Je mets toujours un temps infini à partir, peut-être une petite appréhension inconsciente, aujourd’hui l’étape fait un peu moins de quarante kilomètres avec de gros dénivelés. Mais en principe pas de problème, je suis en forme. Hier soir avant de m’endormir j’ai lu un moment sur mon téléphone. Certains ne jurent que par les livres papier, pour ma part j’aime bien lire sur un écran, je trouve cela pratique, pas besoin d’éclairage et en plus cela allège le sac.
Ce matin j’ai déjeuné avec trois tranches de pain mises de côté lors du repas d’hier soir, mon miel liquide, qui en fait était solidifié par le froid, et deux dosettes de café. Ce n’était pas pour gagner du temps, car ensuite il faut bien sûr faire la vaisselle et tout ranger, mais le restaurant d’en face était fermé et hier soir je n’avais pas pensé à explorer les alentours.

Un peu plus de 9 h 30. On est dans les nuages et il fait frisquet, ça pince les doigts. Cela devrait se réchauffer avec l’effort et peut-être du soleil. Le chemin monte en coupant de temps en temps la route. Je viens de croiser un cycliste qui de loin m’avait fait de grands signes et que j’ai attendu. Il est Italien, il est parti de Canterbury il y a environ trois semaines et il compte arriver à Rome dans une semaine. Il roule environ 90 kilomètres par jour. Une rencontre bien agréable.
Hier il y avait beaucoup de circulation, aujourd’hui, jour de labeur, il n’y a pratiquement personne. Peut-être est-ce une route touristique pour les chasseurs et les pêcheurs ou simplement pour faire un petit tour en montagne. De loin en loin des piquets jaunes et noirs témoignent de périodes d’enneigement. On est à 900 mètres. Le brouillard gagne de plus en plus et il fait toujours frais.

Pas tout à fait 11 heures je quitte Berceto. En route j’ai shunté une partie du tracé officiel qui voulait me faire monter à 945 mètres pour avoir une belle vue sur Berceto qui en fait est dans le brouillard, je me suis donc épargné cet effort. Mis à part au centre, autour de la cathédrale, la ville était déserte, pas un chat, silence, pas de voiture, rien. Je n’y ai pas trouvé de banque. J’espère que j’aurai assez de liquide pour manger à midi, sinon il me reste une tartine et un peu de miel. La cathédrale, située dans un quartier ancien, est assez austère, en pierre grise, avec un beau porche. Je n’ai pas pu visiter l’intérieur, elle était fermée.
On ne peut pas dire que je sois en avance sur mon programme. La prochaine étape, Pontremoli, est quand même à 28 bornes. C’est une grosse ville, il devrait y avoir des banques. En ville les rares personnes à circuler étaient en anorak ou parka, il n’y en avait qu’une à se promener en chemisette…
Après Berceto, plus exactement après Tugo, il se met à pleuvoir des cordes. Le chemin assez raide se transforme en ruisseau et mes chaussures en bassines. À l’approche du col de la Cisa, en plein brouillard, ça gronde, ça tonne et les éclairs ne me rassurent pas. Arrivé au col, à 1041 mètres, cela se calme, mais j’opte pour la variante par Gravagna, le guide signalant plusieurs gués sur l’autre tracé sans doute difficiles à franchir dans les conditions actuelles.
Un peu plus de 15 h 30. Il pleut à seaux. Avec ce déluge les chemins ne doivent pas être praticables, et vu mon expérience dans la montée au col j’ai abandonné le tracé balisé, j’ai décidé de suivre la route, d’après le GPS de mon téléphone il resterait deux heures de marche, c’est jouable. Je ne me suis pas arrêté depuis ce matin tout est fermé, pas de bistrot, rien. Je viens de m’abriter dans une sorte de petit oratoire sur le bord de la route et je ne sais pas combien de temps je vais devoir y rester. Heureusement entre-temps j’ai réussi à réserver ma chambre chez les Capucins.
16 heures, il faut y aller, il pleut toujours autant, mais je ne vais pas passer la nuit ici, il faut avancer. En route ! Je sors de l’oratoire. Je n’ai rien mangé depuis ce matin, cela ne me pèse pas trop, mais ça commence à être long d’autant plus que la pluie redouble d’intensité. Heureusement il ne passe pratiquement aucune voiture. La route longe les gorges du Magriola avec sûrement de beaux points de vue si le temps y mettait un peu du sien.
16 h 30, un bistrot m’attendait un peu plus loin, se dressant seul sur le bord de la route. J’ai commandé un café « americano », mais ils ne connaissaient pas ou ne m’ont pas compris, alors j’ai précisé « un grande » du coup ils m’ont servi trois cafés dans la même tasse. Côté solide, ils n’avaient pratiquement rien, j’ai dû me contenter d’une barre chocolatée. Frugal, mais efficace, avec ça, c’est bien connu, « ça repart ! ».
Après avoir suivi la SP 42 puis la SS 62 j’entre dans Pontremoli un peu avant 18 heures par une belle porte ancienne qui ouvre sur une série de ruelles étroites débouchant sur la place de la cathédrale Santa Maria Assunta que j’entre visiter rapidement, puis la Piazza delle Repubblica depuis laquelle, après avoir enjambé la rivière Magra, j’accède au couvent des Capucins où je suis attendu. Il n’y a pas grand monde dans les rues. Il ne pleut plus, il y a même du ciel bleu.
Je sonne et suis reçu par un très vieux capucin parlant français. Tout en faisant le tour du propriétaire, lui et moi discutons de la Via Francigena. Il m’apprend que c’est ici que Sigéric a fait sa trente-et-unième étape, me demande quelle est ma ville de départ et m’indique qu’à Aulla, où je compte me rendre demain, la paroisse San Caprasio pourrait m’accueillir. En passant près du réfectoire il m’annonce qu’aujourd’hui nous sommes quatre pèlerins à être hébergés, mais qu’il n’est pas équipé pour nous faire à manger et, peut-être pour compenser, il me propose un verre de vin. Pratiquement à jeun et après les efforts de la journée j’hésite, mais j’ai l’impression que cela lui ferait plaisir, alors j’accepte et il nous sert deux grands verres de vin rouge.
J’ai une chambre pour moi seul avec un lavabo, des sanitaires communs, mais pas de chauffage, cela va être un problème pour faire sécher mes vêtements détrempés.
Avant d’aller manger je suis allé frapper à la porte des autres pèlerins. Deux sont Italiens, je n’ai pas bien compris leur prénom, ils ont commencé il y a seulement trois jours, le troisième, Yann, est un Canadien français, lui est parti de Lausanne. Comme moi, tous ont jugé que ce ne serait pas très prudent de s’engager dans le chemin balisé et ont pris la route après le col de la Cisa. Ils comptent tous se rendre à Aulla demain.
Ils avaient tous déjà mangé. Je suis donc retourné seul en ville. Après avoir tourné plusieurs fois sans rien trouver dans le centre toujours aussi désert, je suis entré dans un bar-trattoria au fond d’une sorte de petite traboule dont j’étais l’unique client. Il n’y avait pas de menu et comme je ne comprenais que très vaguement ce que le garçon volubile me proposait, j’ai acquiescé à chaque fois qu’un mot m’évoquait quelque chose. Ce fut donc un osso-buco avec de la polenta, une demi-bouteille d’eau gazeuse et un quart de vin, le tout pour 15 € dans une bonne ambiance. Puis j’ai regagné ma chambre accompagné par une petite pluie fine.
Cheminements, la série de livres (papier et ebook) relatant mes marches jusqu’à Compostelle est désormais disponible ICI.
Demain en principe ce sera donc Aulla à une trentaine de kilomètres avec quelques dénivelés. Espérons que le ciel sera plus coopératif qu’aujourd’hui. Avec les autres pèlerins nous n’avons rien évoqué pour le moment, marcher ensemble ou non, se retrouver à Aulla ou non… Je suis content de les avoir rencontrés, de pouvoir échanger sur nos expériences, la solitude est parfois pesante, mais je me connais, j’aime bien mon indépendance et peut-être qu’eux aussi d’ailleurs. À suivre.
1228 kilomètres parcourus depuis chez moi dont 39 aujourd’hui.

D’autres photos de ma Via Francigena



























Merci pour tous vos encouragements à poursuivre cette aventure avec mon clavier :o)
Merci de reprendre ce récit.
Ca donne envie de s y mettre !
Du plaisir à lire.
Bien éprouvante, cette étape de Pontremoli … De vieux souvenirs personnels qui nous reviennent, des journées entières tout aussi « humides » sur le Camino, le repos bien mérité à l’albergue du soir … et le séchage des effets personnels, parfois problématique …