Aulla : étape N° 44 – Ma Via Francigena

Étape à Aulla sur ma Via Francigena
Étape à Aulla sur ma Via Francigena

Mardi 15 octobre.
Quarante-cinquième jour : Rome est à 534 kilomètres.

Comme d’habitude j’avais mis mon réveil à 6 h 45 et à 7 h 30 j’étais dehors. Le temps de prendre mon petit café americano avec deux croissants dans un bar juste en face des Capucins j’ai décollé à 7 h 50.

Au départ de Pontremoli
Au départ de Pontremoli

Il n’est pas encore 9 heures et je suis enfin sorti de l’agglomération de Pontremoli. Après les charmantes ruelles étroites du centre-ville, on rejoint la SS 62 avec une grosse circulation, celle du matin. Je marche sur le bas-côté, c’est stressant même si les incontournables, mais certainement affectueux, aboiements m’encouragent à continuer. Hier soir quand je suis sorti du restaurant un panneau lumineux indiquait 11 degrés, pour le moment le temps est couvert et brumeux, j’ai revêtu ma polaire, mais pas la cape : il ne pleut pas. Comme prévu, en l’absence de chauffage dans la chambre, ce matin je suis parti avec chaussures, chaussettes et chapeau trempés, heureusement tout le reste est simplement un peu humide, hier ma cape m’a bien protégé.

Pontremoli - Tympan d'une porte du couvent des Augustins
Pontremoli – Tympan d’une porte du couvent des Augustins

Yann, le Canadien, est parti du refuge à 7 h 15, quant aux Italiens ils ne doivent pas être très loin devant. Ce matin en passant devant la porte ouverte de leur chambre une forte odeur de salami, signe d’un repas récent, m’a chatouillé les narines.

J’ai un petit coup de blues peut-être parce que demain j’aurai un an de plus, ou simplement est-ce le contre-coup des efforts d’hier, la montée éprouvante au col de la Cisa et cette fin de parcours où pour arriver avant la fermeture du refuge j’avais dû appuyer fermement sur les bâtons. Il y a aussi ce temps qui fait grise mine, mais allez, haut les cœurs !

Pontremoli - Tympan d'une porte du couvent des Augustins
Pontremoli – Tympan d’une porte du couvent des Augustins

9 h 15 je traverse par de petites ruelles le très joli village médiéval de Ponticello. Il faut reconnaître que, malgré l’humidité, depuis que j’ai quitté la grand-route, que ce soit à travers les villages où maintenant en forêt, le chemin, même s’il est parfois détrempé, est très agréable.

À Migliarina le fléchage me propose de traverser la SS 62. Une dame à la belle chevelure blanche me fait signe depuis son jardin de ne pas y aller. Je m’approche et lui demande pourquoi. Elle me fait comprendre, avec toujours beaucoup de gestes, que cela fait un grand détour pour éviter un petit bout de route, qu’il vaut mieux la suivre, ce sera beaucoup plus court et que ce n’est pas si dangereux.

Vers Migliarina
Vers Migliarina

Je suis son conseil et après être passé devant la très ancienne église paroissiale Santo Stefano j’entre à Filattiera. C’était certainement plus rapide que par le chemin « normal » et c’est vrai qu’il y a moins de circulation que ce matin, mais cela reste un peu délicat. Si dans l’ensemble les automobilistes sont prudents et me respectent, il y a quand même comme partout quelques abrutis, j’en ai vu deux qui doublaient sans égards pour une belle ligne blanche.

Église paroissiale Santo Stefano à Filattiera.
Église paroissiale Santo Stefano à Filattiera.

À peu près 13 heures, je quitte Villafranca où j’ai fait un petit arrêt sandwich. C’était assez sommaire on aurait dit une sorte de tarte garnie par quelque chose d’un peu gras fourré avec du salami, 4 € avec le coca. Il faudra quand même que je me décide à acheter quelques provisions même si par ce temps pourri on ne sait jamais où s’arrêter pour les consommer. Il y a quelques gouttes de temps en temps et ça menace en permanence d’être plus sévère, mais je n’ai toujours pas sorti la cape. Par prudence j’ai quand même opté pour le circuit B, celui que conseille le guide en cas de mauvais temps. Ce matin les chemins s’étaient au final avérés glissants, fatiguants et « casse-gueule ». Ce sera donc en plaine, par Lusuolo, sur l’autre rive de la rivière Magra où on suit une petite route déserte, accompagné par le délicat vrombissement de l’autoroute proche. Je ne cours pas forcément après les dénivelés.

Traversée de Filattiera.
Traversée de Filattiera.

Ma performance d’hier, si j’ose dire, se fait sentir, je suis un peu fatigué, j’ai les mollets durs et un genou qui se plaint de temps à autre.

13 h 45 je viens de quitter Lusuolo charmant petit village dominé par un château. En route j’ai réservé ma place à la paroisse San Caprasio à Aulla.

Une heure plus tard je retraverse la rivière Magra sur les berges de laquelle des chèvres paissent parmi les galets. On se demande ce qu’elles peuvent y trouver à manger. Je rejoins le chemin normal juste avant Terrarossa où trône un énorme château fortifié.

Traversée de Lusuolo
Traversée de Lusuolo

Un peu avant 16 heures j’arrive à Aulla face à l’abbaye San Caprasio. L’accueil pèlerin se fait dans le musée qui jouxte l’abbaye. San Caprasio, Saint Caprais en français, est considéré comme le saint patron des pèlerins, ses reliques furent transférées ici depuis l’île de Saint-Honorat, une des deux îles de Lérins au large de Cannes, où il est mort en 433. Un très ancien compatriote. C’est le prêtre de la paroisse qui me reçoit. Après m’avoir fait les honneurs de son musée, il me confie à deux jeunes filles qui, tout en m’offrant un café, m’indiquent les possibilités de restauration aux alentours avant de m’accompagner à ma chambre située dans un autre bâtiment.

La Magra
La Magra

Yann me rejoint environ une demi-heure plus tard. Courageusement il a suivi la variante A qui, comme je le supposais, s’est avérée très « galère ». Pas de nouvelles des Italiens. En fait, peu habitués à faire de grandes distances, ils téléphoneront au refuge pour prévenir de leur retard et arriveront après 19 heures avec les pieds en compote.

Le soir Yann et moi sommes allés manger dans un des restaurants indiqués par nos hospitalières. À peine installés le patron nous a apporté le menu spécial pèlerin. Surpris, Yann lui a demandé comment il avait deviné qui nous étions. Il a alors désigné nos sandales : c’est vrai qu’en ce moment, avec ce temps, les gens avec ce genre de chaussures et les pieds nus sont assez rares. Nous qui pensions être en « civil ».

Chèvres sur les rives de la Magra
Chèvres sur les rives de la Magra

Nous en avons profité pour faire un peu plus connaissance. Il a déjà fait le Camino Norte avec sa femme, au bout de trois jours elle voulait rentrer, mais il a réussi à la convaincre et ils ont fini ensemble. Un beau souvenir. Sinon, il a la quarantaine et il est dans l’informatique. Mais n’étant plus ni à l’aise dans son entreprise, ni motivé par son boulot, il a pris une année sabbatique et espère que ce périple l’aidera à trouver ce qu’il voudrait faire après. Un chemin de méditation, mais comme il le dit, en ce moment côté méditation ce serait plutôt « vais-je arriver au bout de cette étape ? ».

Sur le Chemin il a rencontré un Allemand. Travaillant dans la gestion et ayant la même démarche, il a gardé des vaches dans les alpages pendant trois mois avant de se lancer sur la Via Francigena. Trois ou quatre jours après l’avoir commencée, sans doute pensant qu’il s’était suffisamment entraîné en courant après les vaches, il est monté d’Orsières au col du Grand-Saint-Bernard en une seule traite et il lui a fallu deux semaines pour s’en remettre. Mais c’est réellement un bon marcheur, depuis, tous les jours ses étapes font environ 40 kilomètres quel que soit le profil du terrain. Il me fait penser à mon compagnon de chambre à Gy.

Château de Terrarossa
Château de Terrarossa

Yann garde le contact avec son copain qui a prévu de participer à la récolte des olives après sa pérégrination sur la Via Francigena. Il est loin devant nous. Il lui envoie par mails des appréciations sur les auberges et les restaurants qu’il fréquente, mais comme il n’y a pas toujours de wifi, quelques fois Yann les reçoit trop tard. Yann ne réserve jamais, pas par principe, mais parce que son téléphone n’est adapté qu’au réseau américain, il ne l’a pas changé pour des raisons économiques. Par contre toutes les cartes de la Via Francigena sont sur sa tablette grâce à laquelle il rédige tous les jours un blog qu’il met à jour sur Internet dès qu’il trouve du wifi pour se connecter. Cette fois cela me fait penser à Christian sur le Camino Norte.

Avant de partir il a collecté des adresses d’hébergements sur un site italien, mais beaucoup sont périmées. Parti de Lausanne, pour sa première nuit du côté de Vevey il n’a rien trouvé. Qui dit année sabbatique, dit ressources limitées. Donc pas question d’aller à l’hôtel, surtout en Suisse. Il a demandé à droite à gauche et quelqu’un lui a dit que parfois des gens dans la même situation trouvaient refuge dans l’église. Il s’y est rendu et s’est installé comme il pouvait, mais une dame patronnesse lui a demandé de partir, car c’était la maison de Dieu. Il n’a pas insisté. Il était déjà tard, tout était fermé, même le commissariat, alors il a marché toute la nuit et bien sûr le lendemain il était KO. Des pèlerins pas banals.

Demain j’envisage d’aller jusqu’à Avenza à une trentaine de kilomètres, encore une petite montée puis ce sera la descente vers la mer. Une perspective stimulante, même si je n’envisage pas de m’y baigner.

1261 kilomètres parcourus depuis chez moi dont 33 aujourd’hui.

Musée et abbaye San Caprasio à Aulla
Musée et abbaye San Caprasio à Aulla